Le psychologue Niklas Baer dirige l'Unité de réadaptation des services psychiatriques cantonaux de Bâle-Campagne. Depuis plusieurs années, il s'occupe de la réinsertion professionnelle des personnes souffrant de troubles psychiques. Sur mandat de l'OFAS, il a étudié avec son équipe les causes de l'«invalidité pour raisons psychiques» (2009). Dans leur étude sur les «collaborateurs difficiles» (2011), ils examinent les problèmes que rencontrent sur leur lieu de travail les personnes présentant des troubles psychiques.
Un entretien avec Niklas Baer réalisé par Marie Baumann*
Vos études pointent du doigt des lacunes importantes de l'assurance-invalidité dans le domaine de la réinsertion professionnelle des malades psychiques. Cependant, l'Office fédéral des assurances sociales (OFAS) ne cesse de répéter que les résultats des études confirment l'orientation de la révision «actuelle» de l'AI (à chaque fois une nouvelle révision). Lit-on vraiment les études que vous rédigez, à l'OFAS?
Niklas Baer (NB): Oui, on les lit, mais j'ai de plus en plus l'impression que l'on préférerait ne les voir lues que par les collaborateurs de l'OFAS, et par personne d'autre. Et pourtant, les praticiens des offices AI s'intéressent beaucoup aux recherches portant sur leur travail, difficile et exigeant, lorsque celles-ci sont menées avec sérieux et esprit critique. Ils nous en sont très reconnaissants.
L'idée que les personnes atteintes de maladies psychiques devraient «enfin se secouer» est largement répandue dans la population. Est-il utile, dans la réinsertion professionnelle, d'inciter ainsi les gens malades à faire preuve de plus de volonté?
NB: Dire à quelqu'un de se secouer, c'est le rabaisser. Or, c'est le contraire de ce que vise la réinsertion professionnelle: il faut donner de la force aux gens, croire en eux, montrer compréhension et empathie à leur égard, louer les efforts supplémentaires qu'ils sont obligés de fournir en raison de leur maladie. Je crois que la compassion rend fort, pas la pression. Exercer une pression sur quelqu'un ou lui dire qu'il suffit de vouloir est surtout un aveu d'impuissance. C'est que faire face à une personne souffrante et malade psychiquement est pesant. On peut réagir différemment à une telle situation: en acceptant cette «charge», c'est la variante la plus exigeante, ou en s'en débarrassant parce qu'on ne la supporte pas. Cette attitude défensive prend à son tour diverses formes: on peut nier la souffrance psychique («ce n'est pas possible, ce sont tous des flemmards et des faux invalides, ils n'ont qu'à se secouer!»), la minimiser («chacun a sa petite crise») ou tenter de chercher un coupable. Le principal étant d'être moins touché soi-même. Ces stratégies visant à esquiver la «menace» causée par la souffrance psychique sont bien compréhensibles. Mais il ne serait pas normal qu'une telle attitude entre en jeu chez des spécialistes de la réinsertion professionnelle.
Depuis quelques années, dans la réinsertion professionnelle, on met moins l'accent sur les déficits que sur les ressources des malades, c'est-à-dire sur ce que quelqu'un peut (encore) faire malgré ses problèmes de santé. Cette stratégie est-elle fructueuse?
NB: Cette attitude aide plutôt les conseillers à éviter de se frotter de trop près aux malheurs d'autrui qu'elle n'est vraiment utile à leurs clients. Les personnes qui suivent un traitement psychiatrique et recourent aux offres de réinsertion le font parce qu'elles ont des déficiences qui les entravent dans leur vie sociale et professionnelle: elles ne parviennent plus à faire ce dont elles seraient parfaitement capables si elles n'étaient pas malades. Elles ne viennent pas chez nous pour découvrir leurs ressources. Cependant, dans de nombreuses institutions intervenant dans les domaines de la psychiatrie ou du handicap, leurs déficits sont encore trop mal connus.
Pour aider un malade psychique, il faut d'abord connaître ses problèmes subjectifs et objectifs le plus précisément possible. Ensuite seulement, on pourra réfléchir à la façon de les compenser sur le lieu de travail. Dans le cas d'un paraplégique, c'est aussi son déficit – la paralysie – que l'on examine en premier, avant d'essayer de le compenser comme on peut, avec un fauteuil roulant, par exemple. Nous devrions, me semble-t-il, développer encore bien plus de moyens pour compenser les carences des personnes souffrant psychiquement. Beaucoup d'entre elles iraient mieux si leur environnement professionnel était plus adapté à leur handicap.
Adapter l'environnement de travail à une personne atteinte de maladie psychique, à quoi cela ressemble-t-il?
NB: L'exemple le plus concret que je connaisse est celui d'une personne atteinte de schizophrénie paranoïde qui travaillait dans un grand bureau. Elle n'arrêtait pas de se retourner pour s'assurer qu'aucun danger ne la menaçait derrière son dos. À la fin, les autres trouvaient ça bizarre, et son travail en pâtissait aussi, sans parler de son état de santé. Son supérieur a fait installer une cloison derrière son bureau et la situation s'est sensiblement détendue.
De telles adaptations matérielles sont sans doute l'exception lorsqu'il s'agit de maladies psychiques...
NB: Lorsque quelqu'un souffre de troubles de la personnalité, cela rejaillit souvent sur ses relations au travail. La plupart du temps, ses chefs et ses collègues ignorent que ce comportement «difficile» cache un trouble psychique. Avec pour conséquences un fort sentiment d'insécurité de part et d'autre et beaucoup de dépit, voire d'irritation. Adapter le lieu de travail pourrait signifier ici fournir des explications plus claires que d'habitude. Il faut que le supérieur et les collègues sachent qu'il ne s'agit pas d'une faiblesse morale, mais bien d'un handicap – «il ne peut pas faire autrement», «ce n'est pas ce qu'il veut dire», «il dit des choses comme ça, parce qu'il craint de ne pas pouvoir répondre aux exigences». Si l'on sait que quelqu'un a un problème, on peut réagir avec plus de compréhension. De plus, les relations sociales étant la plupart du temps un facteur de stress pour les personnes atteintes de troubles de la personnalité, il serait aussi bienvenu qu'elles puissent de temps en temps travailler seules.
Peu d'employeurs s'y connaissent en matière de maladies psychiques. La plupart auraient besoin d'être soutenus et conseillés. Y sont-ils prêts?
NB: Les employeurs et les collègues sont prêts à recevoir des conseils concrets, surtout au début, avant d'être complètement dépassés. Les situations problématiques examinées dans l'étude sur les collaborateurs «difficiles» s'étendent sur trois ans. Cela signifie que toutes les personnes impliquées ont pendant longtemps dépensé leur énergie et mis leurs nerfs à l'épreuve pour résoudre le problème. D'après mon expérience, les employeurs semblent prêts à fournir de l'aide sur une assez longue période et ils seraient aussi d'accords d'investir certaines sommes.
Il est d'autant plus amer de constater que, d'après le résultat de notre étude, l'AI – pour autant qu'elle ait été consultée – n'a fourni des conseils assez précis qu'à un petit nombre des employeurs concernés. Que ces derniers aient si peu fait appel à l'AI et n'aient pas prévu d'y recourir davantage à l'avenir s'explique ainsi: les troubles psychiques ne sont reconnus comme tels que s'ils s'extériorisent par un symptôme spécifique ou insolite, des graves obsessions, des manies, des troubles intellectuels manifestes, etc. Or, lorsque les problèmes psychiques se caractérisent principalement par un comportement «difficile» dans les relations humaines, on a tendance à les prendre pour de la mauvaise volonté. Dans ces cas, on ne fait même pas appel à l'AI.
Une autre raison, c'est que l'on juge l'AI trop bureaucratique, voire incompétente. Les adaptations sur le lieu de travail offrent donc sûrement de nombreuses perspectives intéressantes. Mais à l'avenir, il faut que l'AI intervienne plus tôt, avec plus de compétence et de souplesse, et que les employeurs réclament davantage une aide extérieure. De toute façon, d'après le résultat de l'enquête, les collègues de la personne malade sont soulagés quand leur chef demande un soutien externe: ils s'énervent moins contre le collaborateur atteint psychiquement et font preuve de plus de sollicitude et d'empathie.
Mais au fond, pourquoi un employeur devrait-il engager une personne malade psychiquement, ou alors s'abstenir de la licencier?
NB: D'une part, parce que s'il ne le fait pas, il ne trouvera pas assez de personnel. En effet, 50 % de la population est touchée une fois ou l'autre par un trouble psychique. Les crises, problèmes et maladies font tout simplement partie de la vie et finissent aussi, généralement, par disparaître. D'autre part, parce que les problèmes psychiques ne disent pas grand-chose des capacités de ceux qui en sont affectés. En outre, la plupart du temps, les employeurs ne savent rien des troubles des candidats à l'embauche et, last but not least, de nombreux malades psychiques sont des gens aimables et loyaux, et se dévouent entièrement à leur employeur. Des personnes ayant déjà gravement souffert psychiquement se révèlent souvent très compétentes sur les plans social, intellectuel et émotionnel, et elles comprennent qu'on puisse faire des erreurs, elles sont très compréhensives. Bref, ce sont des personnes qui peuvent être très appréciées de leurs supérieurs.
Ceci dit, les employeurs qui engagent des collaborateurs atteints psychiquement devraient être conscients que des difficultés peuvent surgir. Ils devraient exiger un suivi sérieux. Cela existe déjà ponctuellement, et, si la demande augmente, la qualité du «coaching» en entreprise va aussi s'améliorer.
Nous avons abordé à quelques reprises la question de la «normalisation» des malades psychiques – que ce soit sous la pression ou grâce à un «entraînement» adéquat. Est-ce réaliste?
NB: Si on assimile la «normalité» à la santé psychique, les malades psychiques ne sont évidemment pas «normaux». Mais ils seraient considérés comme normaux, de même que les personnes affectées d'un mal passager, si tout le monde était conscient que la plupart d'entre nous ont – ou ont eu – des problèmes de cet ordre. Durant la thérapie, on peut atténuer certains symptômes, comme l'angoisse, pour qu'ils deviennent moins gênants. Les médicaments peuvent aussi servir lors de troubles spécifiques ou dans certaines situations. Quelques patients ne peuvent travailler que sous médicaments. Et il y a, finalement, les psychothérapies, mais celles-ci ne mettent généralement pas l'accent sur le travail. Donc, vous voyez, on peut faire pas mal de choses, mais pas fabriquer de la «normalité»! Les maladies psychiques graves sont des expériences extrêmes, après, rien n'est plus «normal». Cela ne signifie pas pour autant que les personnes concernées ne pourront plus travailler ni trouver leur place dans la société.
Que répondent les personnes malades psychiquement lorsqu'on leur demande ce qu'elles souhaitent – et ce qu'elles craignent – dans le domaine de la réinsertion professionnelle?
NB: Les malades psychiques ont envie de travailler, d'apporter leur contribution à la société, de se sentir utiles et compétentes – tout autant que les personnes (plus ou moins) saines. Mais ils ont très peur. Souvent, cette peur remonte à des expériences vécues au travail à une époque où, déjà malades, ils n'étaient plus capables de fournir leurs prestations habituelles, mais où leur mal n'était encore ni reconnu ni soigné. De plus, une maladie de type psychique bouleverse de fond en comble, même quand les symptômes sont stabilisés. On n'est tout simplement plus le même après. Les principales angoisses des gens sont de ne plus satisfaire aux exigences, de ne pas supporter la pression, de faire trop d'erreurs, de rechuter ou d'être rejetés. On les soutient bien trop peu sur ces plans-là. Les traitements psychiatriques, par exemple, abordent trop rarement ces sujets. En reprenant confiance en eux, davantage de malades psychiques pourraient travailler.
Niklas Baer, je vous remercie de cet entretien.
* Marie Baumann a publié cet entretien avec Niklas Baer sur son blog http://ivinfo.wordpress.com. L'auteure y écrit des articles consacrés à l'assurance-invalidité, au handicap et à d'autres questions de société. Elle a suivi la formation continue d'AGILE «Autoreprésentation politique des personnes handicapées».
Traduction: S. Colbois
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