«L'égalité vécue de près»: Le droit de participer aux réunions de parents

Grâce aux progrès technologiques (internet, SMS, courriel, etc.), la vie de tous les jours s'est nettement améliorée ces dernières décennies pour les personnes sourdes et malentendantes. La langue des signes est de plus en plus reconnue et nous pouvons faire appel aux interprètes en langue des signes pour faciliter la communication. Pourtant, rien n'est acquis et il y a encore bien de choses à améliorer pour que l'égalité devienne réalité.

Par Eva Hammar, de la Fédération suisse des sourds

Une journée qui commence

Aujourd'hui, je dois me réveiller tôt pour me rendre à une réunion à Lausanne. Comme toujours, mon fidèle et indispensable réveil vibrant accroché à mon coussin vibre bien assez fort pour que je me réveille, même si je dors profondément.

Grâce à mon smartphone, je peux consulter pendant mon petit-déjeuner les premières nouvelles du jour et les courriels que j'ai reçus durant la nuit. Cela remplace la radio que je ne peux pas entendre.

C'est l'heure de partir! J'enfourche mon vélo et fonce à la gare. Je regarde les tableaux de signalisation afin de m'assurer que mon train partira bien à l'heure et de la voie habituelle. Je saute dedans en espérant qu'il n'y aura pas d'imprévu durant le trajet: les annonces données oralement dans le train ne sont toujours pas faites sous forme visuelle. Je me suis déjà retrouvée dans des situations pénibles, car je n'étais pas au courant de changements annoncés par voie orale uniquement. Ouf, ce matin pas d'imprévus, mon train arrive à l'heure à Lausanne. Du coup, j'arrive à temps pour la réunion au siège lausannois de la Fédération suisse des sourds.

Ce matin, des personnes sourdes et des personnes entendantes ne maîtrisant pas bien la langue des signes participent à la réunion. Grâce à l'interprète en langue des signes présente à toutes nos réunions «mixtes», la discussion et la communication entre nous passent très bien.

Une régression du droit d'accès à l'information

Je profite de la pause de midi pour envoyer un SMS à la maîtresse de classe de mon garçon de cinq ans pour lui demander où en est la réservation d'un interprète en langue des signes pour la prochaine réunion des parents. Depuis l'entrée en vigueur de la Loi sur l'égalité des personnes handicapées (LHand) en 2004, les écoles publiques doivent en effet prendre en charge les interprètes lorsque des parents sourds en ont besoin.

A ma grande surprise, elle me répond que malheureusement son directeur lui a fait savoir qu'elle ne pouvait plus faire appel à un interprète diplômé, comme cela se fait habituellement, mais uniquement à une personne qui travaille en tant que «aide à la communication»! Je trouve cela étrange, mais avant de réagir, je consulte mes collègues sourds. L'une d'entre elles a déjà eu affaire à cette aide en communication. Il s'agit d'un monsieur qui n'a pas de diplôme d'interprète et qui ne sait même pas s'exprimer correctement en langue des signes!

Interloquée, je me demande pourquoi cette personne est mandatée pour des missions d'interprétation. On m'explique que c'est tout simplement parce qu'elle coûte moins cher qu'un interprète diplômé. Je suis scandalisée. Je décide de prendre rapidement rendez-vous avec la maîtresse de mon fils pour lui expliquer mon point de vue.

Un vrai métier qui requiert une formation de haut niveau!

Lors de l'entrevue, je lui rappelle que la langue des signes est une langue à part entière et que le métier d'interprète est une activité qui requiert d'abord une maîtrise parfaite de la langue des signes (apprentissage qui prend en général autant de temps que celle de n'importe quelle autre langue orale) et une formation universitaire pour apprendre les techniques d'interprétation (environ deux ans). Il est donc logique que les tarifs des prestations des interprètes en langue des signes soient équivalents à ceux d'autres interprètes professionnels.

Pour cette raison, je ne peux pas accepter qu'on me mandate une «aide à la communication» qui ne sera pas capable de me traduire ni complètement ni fidèlement les propos tenus lors de la réunion des parents d'élèves.

Economies sur le dos des personnes sourdes et malentendantes

La maîtresse est terriblement désolée: le directeur a reçu l'ordre de sa hiérarchie de ne plus mandater les interprètes professionnels à cause des coûts que cela engendre.

Voyant ma mine déconfite, elle me dit en pensant me rendre service: «Vous n'êtes pas obligée de venir assister à la réunion: je pourrai toujours vous résumer ce qui aura été dit.» Malgré sa bonne foi évidente, je reste dans l'incompréhension totale: n'ai-je donc plus le droit de participer à part entière à une réunion de parents dans une école publique à Genève? Dois-je me contenter d'un simple résumé des informations alors que les autres parents ont droit à une information complète?

Révoltée de cette discrimination, je fais comprendre à la maîtresse que cette solution ne me convient pas du tout et que je me sens mise à l'écart par rapport aux autres parents. Pleine de bonne volonté, elle me dit qu'elle fera tout pour que je puisse bénéficier des services d'un interprète en langue des signes officielle.

Happy end... mais pour combien de temps?

Suite à cette conversation, la maîtresse est allée voir à plusieurs reprises le directeur de l'école qui est malheureusement resté sur ses positions. Finalement, grâce à des intermédiaires de très bonne volonté et à beaucoup de chance, elle a finalement obtenu gain de cause et j'ai pu bénéficier des services d'un vrai interprète en langue des signes lors de cette réunion de parents. Quel soulagement! Mais la joie est de courte durée. En effet, rien ne nous garantit que nous réussirons à obtenir les services d'un interprète en langue des signes officielle lors des prochaines réunions de parents. Affaire à suivre donc...

Le soir, en rentrant à la maison encore scandalisée par cette régression des droits des personnes sourdes, j'appelle mon amie sourde Delphine par Skype. Grâce à une webcam intégrée dans nos ordinateurs respectifs, nous pouvons communiquer en direct en langue des signes ou par écrit.

Bilan de la journée

Après cette conversation, je me pose un moment pour faire le bilan de cette journée. Je constate que les nouveautés technologiques m'apportent énormément de moyens me permettant de m'informer et de communiquer de façon visuelle. Quel bonheur de pouvoir contacter librement mes amis et collègues par SMS, par Skype/webcam ou par courriel! Les appareils auditifs, les réveils vibrants et les signaux lumineux, qui nous avertissent quand quelqu'un sonne à la porte ou quand le bébé pleure nous sont également très précieux.

Par contre, je constate que trop de personnes ignorent encore l'importance de la langue des signes et le rôle primordial des interprètes compétents permettant aux personnes sourdes d'accéder à la communication et à l'information sans barrière. Je vois également qu'il y a encore trop peu de personnes sourdes qui accèdent à la formation et au métier correspondant à leur goût et à leurs compétences réelles. Finalement, le pourcentage moyen de personnes sourdes en recherche d'emploi est nettement plus élevé que chez les personnes entendantes, ce qui est inacceptable. Il y a donc encore beaucoup à faire pour que l'égalité devienne une réalité dans les faits.